Étude sur la santé dentaire des rugbymen

Déc 5, 2018 | Actualités, Interview, Santé, Temoignages

« 50% des joueurs qui ont subi une blessure dentaire auraient pu l’éviter s’ils avaient porté un protège-dents fabriqué par un chirurgien-dentiste ».

Depuis plusieurs mois, Lucile Mathon, chirurgien-dentiste en fin d’études, travaille avec Provale pour la réalisation de sa thèse intitulée « Prise en charge bucco-dentaire du sportif de haut niveau et protection dento-maxillaire chez le rugbyman professionnel ». En collaboration avec le service réseau, elle a donc mené une enquête auprès de 160 rugbymen professionnels de Top 14 (60%) et de Pro D2 (40%). Diplômée en septembre dernier, Lucile est venue présenter les résultats de son travail aux salariés de Provale en début de semaine. Nous en avons profité pour lui poser quelques questions. Rencontre…

Provale : Pourquoi vous être rapprochée de Provale pour l’élaboration de votre thèse ?
Lucile Mathon : Lorsque j’étais au lycée, j’étais en classe avec de nombreux joueurs de rugby qui, pour beaucoup, sont devenus professionnels. En discutant avec eux au cours de mes études de chirurgie dentaire, je me suis aperçue qu’il y avait de gros soucis au niveau dentaire les concernant et, ils m’ont suggéré de me rapprocher de Provale. C’est ce que j’ai fait dès le mois de janvier 2018. Nous avons interrogé les joueurs de mars à septembre et j’ai ensuite compilé les résultats et rédigé ma thèse.

Provale : Pouvez-vous nous dire ce qu’il en est ressorti de plus marquant ?
Lucile Mathon : Ce qui est vraiment marquant, c’est que les rugbymen professionnels, qui sont censés avoir l’obligation de consulter un chirurgien-dentiste une fois par an au minimum (NDLR : une radiographie panoramique est inscrite dans les textes de la FFR), ne respectent pas cette obligation à plus de 53 %. Seuls 47% des joueurs sondés ont effectué une visite chez le dentiste lors de la dernière année.

Provale : Parmi les 160 joueurs que vous avez sondés, tous portent-ils un protège-dents ?
Lucile Mathon : Figurez-vous que les résultats sont assez effarants ! 19% des joueurs ne portent pas de protège-dents lors des matchs. 56% en portent un mais celui-ci est réalisé par une entreprise privée. Seuls 19% portent un protège-dents fabriqué par un dentiste. Et lors des entraînements, qui sont aussi des moments risqués pour les dents, ils sont 60% à n’avoir aucune protection dento-maxillaire.

Lucile Mathon - Chirurgien dentiste - étude dentaire - Provale

Lucile Mathon, chirurgien-dentiste, est venue présenter aux salariés de Provale les résultats de sa thèse menée auprès de 160 joueurs de rugby professionnels de Top 14 et Pro D2.

Provale : À quels risques s’exposent les joueurs en ne portant pas de protège-dents ou lorsqu’ils en portent un qui n’est pas fabriqué par un chirurgien-dentiste ?
Lucile Mathon : Très clairement, ils s’exposent à un plus grand risque de blessures ! Parmi les joueurs sondés, plus de la moitié ont subi au moins un traumatisme oro-facial au cours de leur carrière. Et parmi ces blessés, seuls 1,5% portaient une protection dento-maxillaire réalisée individuellement par un chirurgien-dentiste. Pour les autres, soit ils n’avaient pas de protège-dents, soit ils en avaient un acheté dans le commerce et réalisé par thermoformage sans aucun contrôle médical. Les résultats parlent d’eux-mêmes. 50% des joueurs qui ont subi une blessure auraient pu l’éviter s’ils avaient porté un protège-dents fabriqué par un chirurgien-dentiste.

Provale : Quel message aimeriez-vous faire passer aux joueurs qui négligent leur santé bucco-dentaire ?
Lucile Mathon : Les rugbymen pensent souvent que le suivi dentaire n’est pas primordial. Je peux vous affirmer le contraire. Beaucoup de blessures découlent d’une mauvaise hygiène dentaire, notamment les tendinites qui ont les mêmes agents pathogènes que les bactéries dentaires. Même si ce n’était pas l’argument majeur de ma thèse, je peux aussi vous dire qu’une occlusion dentaire équilibrée et un engrènement stable, permis par le port d’un protège-dents réalisé par un dentiste, diminuent les blessures dentaires en cas de choc mais réduisent aussi les résonances au niveau cérébral.

Provale : Comment se situe la France par rapport aux autres pays où le rugby est pratiqué à haut-niveau ?
Lucile Mathon : Le rugby français a vingt ans de retard ! En Nouvelle-Zélande, par exemple, la loi « Domestic safety low variation » mise en place en 1997, oblige les joueurs de moins de 19 ans à porter un protège-dents lors des matchs. En 1998, cette loi a été étendue à tous les joueurs, quel que soit leur niveau, pour tous les matchs se déroulant en Nouvelle-Zélande. Du coup, une réduction de 43% des déclarations dentaires a été relevée entre 1995 et 2003.

Provale : Selon vous, pourquoi les joueurs de rugby ne portent pas tous un protège-dents de qualité, réalisé par un chirurgien-dentiste ?
Lucile Mathon : Je pense que pour certains c’est juste un manque d’informations. Pour d’autres, ce sont des idées préconçues. Un protège-dents fabriqué par un dentiste n’est pas hors de prix. Il coute entre 200 et 300 euros et dure en moyenne trois ans en étant vérifié et éventuellement retouché chaque saison. De plus, certaines mutuelles peuvent prendre en charge une partie du coût. En cas de blessure, il faut savoir par exemple qu’une couronne coûte en moyenne 800 euros. Le calcul est donc vite fait.
Aussi, certains pensent qu’un protège-dents est dérangeant pendant un match. C’est faux ! S’il est réalisé par un chirurgien-dentiste, il ne se sent quasiment pas en bouche et permet de parler librement, de respirer parfaitement et même de boire sans le retirer. Et pour ceux qui sont attachés à l’apparence, ils peuvent aussi le faire personnaliser à leur guise ! D’ailleurs les joueurs qui ont un protège-dents fabriqué par un dentiste sont les seuls à le porter à l’entraînement.

Lucile Mathon - chirurgien dentiste - Provale

Lucile Mathon, chirurgien-dentiste, a réalisé une thèse intitulée « prise en charge bucco-dentaire du sportif de haut niveau et protection dento-maxillaire chez le rugbyman professionnel ».

Provale : À votre avis, comment faire évoluer les mentalités à ce niveau ?
Lucile Mathon : Je pense qu’il est primordial et urgent de mettre en place un programme de prévention et de communication envers les joueurs. Il faut leur donner les clés pour qu’ils prennent conscience de l’importance de ne négliger leur santé buco-dentaire. Il faudrait notamment que chaque club communique à ses joueurs un dentiste référent vers qui se tourner. C’est dans l’intérêt de tous. Avec Provale, nous sommes en train de réfléchir à un travail de prévention. Je pense qu’il serait bon que la LNR et la FFR y participent également.

Provale : Et à plus long terme ?
Lucile Mathon :
Il faudra refaire une étude dans deux ou trois ans pour voir si les habitudes des joueurs ont changé et, de ce fait, si les traumatismes dentaires ont diminué. J’ai bon espoir que nous y arrivions.

 

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