Innovation Santé

Déc 17, 2019 | Actualités, Event, Interview, mental health, Santé

« Il faut briser l’armure et rompre le silence ».

 

 À l’occasion de son Assemblée Générale annuelle, Provale a présenté aux joueuses et joueurs deux nouveautés : la création d’une Commission Médicale et d’une Cellule Bien-Être.
La santé étant une préoccupation majeure du syndicat, ces services innovants vont permettre de protéger encore davantage la santé des pratiquant(e)s de notre sport, que ce soit pendant ou après la carrière. Pat Barnard, ancien pilier des Stormers (2002-2005), de Northampton (2005-2007), des Wasps (2007-2009) et de Brive (2009-2015), a intégré la Cellule Bien-Être en tant que psycho-praticien. Il est spécialisé́ dans la gestion de la pression de performance et les symptômes des troubles anxieux généralisés et de la dépression.
Pour Provale, il a accepté de revenir sur l’accompagnement qu’il propose et sur les angoisses qu’il a lui aussi rencontrées lors de son arrêt de carrière. Rencontre…

 

Mathilde Lacrouts : Pouvez-vous nous dire de quelle manière se sont noués les contacts avec Provale ?
Pat Barnard : Je connaissais bien Provale lorsque j’étais joueur. J’ai constaté au fil de ma carrière que de nombreux joueurs pouvaient ressentir des montées de stress et d’angoisses à des moments précis de la saison ou sur des périodes plus prolongées. Je me suis dit qu’il y avait vraiment quelque chose à faire de ce côté-là et j’ai noué de premiers contacts avec Provale. Ceux-ci se sont concrétisés il y a quelques semaines et je suis très heureux de cette avancée que je qualifierais de majeure pour les joueuses et les joueurs de rugby.

« Qui pouvais-je bien être si je n’étais pas un joueur de rugby ? »

Mathilde Lacrouts : Vous avez mis un terme à votre carrière en 2015. Pour vous non plus, tout n’a pas été si simple. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?
Pat Barnard : Lorsque j’ai arrêté, j’étais complètement perdu. Ce n’était pas faute d’avoir anticipé. J’avais fait des études longues et diversifiées pendant que j’étais joueur. Mais je ne trouvais pas ma place. J’ai passé deux ans difficiles à me demander qui je pouvais bien être si je n’étais plus un joueur de rugby ? J’avais mis un peu d’argent de côté, mon plan d’action pour la reconversion était prêt, mais je n’y arrivais pas. J’ai beaucoup travaillé sur moi et n’ai pas hésité à demander de l’aide à des psychiatres et des psychologues. À cette période, ma femme est également tombée malade. C’était une accumulation difficile à gérer et peu de monde était en mesure de me comprendre. C’est à ce moment-là que je me suis dit qu’il fallait que je mette à profit mon expérience pour aider les autres. Et je me suis lancé.

Mathilde Lacrouts : Vous êtes aujourd’hui psycho-praticien. Quels types de patients accompagnez-vous ?
Pat Barnard : De par mon passé de joueur, j’accompagne essentiellement des sportifs professionnels. Je suis très sensible à leurs parcours et aux états qui peuvent être les leurs. On a pour habitude de marteler que les joueurs de rugby sont des gens exceptionnels. Ce n’est pas vrai ! Ce sont des gens normaux avec des talents exceptionnels. Plusieurs études ont fait apparaître que les sportifs sont sept fois plus susceptibles de développer des symptômes de troubles mentaux. La pression de la performance et la blessure sportive sont des facteurs de risque élevés de détresse psychologique. Après la carrière, la sérotonine et l’endorphine, qui sont de 50% à 60% plus élevées chez les sportifs, baissent significativement, pouvant entraîner de sévères dépressions. Au fil des années, j’ai pu accompagner de nombreux sportifs, jeunes et moins jeunes. Ils sont nombreux à être touchés par la dépression.


Pat Barnad présente la Cellule Bien-Être aux adhérent(e)s à l’occasion de l’Assemblée Générale de Provale, le 25 novembre dernier à Paris. Crédit Photo : Emmanuel Delandre

« Une étude irlandaise prouve que deux joueurs sur trois ayant arrêté sont victimes de dépression dans les deux ans qui suivent leur arrêt de carrière ».

Mathilde Lacrouts : Avez-vous des chiffres concrets sur ce point ?
Pat Barnard : En effet, en Irlande, une étude a été réalisée. Elle démontre que deux joueurs sur trois ayant arrêté sont victimes de dépression dans les deux ans qui suivent leur arrêt de carrière. C’est colossal. Cela fait peur et cela m’a aussi confirmé que je faisais le bon choix en choisissant de proposer cet accompagnement à Provale. Je trouve bien que le syndicat français ait pris la mesure de la situation. Je pense que tous les syndicats devraient travailler de concert pour faire avancer les choses.

Mathilde Lacrouts : Comment fonctionne la Cellule Bien-Être et plus particulièrement la prestation que vous proposez ?
Pat Barnard : La Cellule Bien-Être est composée d’un diététicien, Mathias Vidal, qui est également ancien joueur, et de moi-même pour le volet psychologique. Pour pouvoir en bénéficier il faut être adhérent(e) à Provale. Le syndicat prend en charge la première consultation et chaque séance supplémentaire est au tarif préférentiel de 20 €.
Notre objectif, défini en collaboration avec Provale, est d’apporter un soutien direct aux joueuses et joueurs qui en ont besoin ainsi qu’aux ancien(ne)s.
Un rapport de l’Office Mondial de la Santé stipulait il y a quelques temps qu’il ne pouvait « pas y avoir de santé sans santé mentale ». Les sportifs n’échappent pas à la règle.

Mathilde Lacrouts : Dans notre société, on représente souvent le rugbyman comme une personne très forte, presque indestructible. Pensez-vous que la dépression soit encore un sujet tabou dans le milieu ?
Pat Barnard : Oui ! C’est une certitude ! Il y a encore beaucoup trop de pudeur à avouer nos faiblesses. Le physique ne fait pas tout. Il faut briser l’armure et rompre le silence. Grâce à cette innovation de Provale, tout est mis en œuvre pour que les mentalités évoluent.

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