Interview fin de carrière : Vincent Clerc

Juin 8, 2018 | Actualités, Interview

Vincent Clerc a débuté à l’école de rugby du club de Fontanil-Cornillon (Isère) – dont le stade porte son nom depuis 2012. Il rejoindra par la suite le club du FC Grenoble où il évoluera trois saisons au sein du centre de formation, pour rejoindre l’équipe première en 2001/2002 alors que le club évolue en Pro D2.

C’est au Stade Toulousain qu’il signe son premier contrat professionnel. Nous sommes en juillet 2002. Quatorze saisons durant lesquelles Vincent deviendra un joueur incontournable pour le club, mais aussi pour l’équipe de France.

Son dernier challenge, sans doute le plus gros, il le relève au RC Toulon et tire sa révérence lors du match Pau/Toulon du 5 mai dernier, lors duquel Hugo Bonneval lui offrira l’occasion d’aplatir une dernière fois le ballon, la 101ème, faisant de Vincent le recordman d’essais du Top 14.

Une carrière exemplaire, un palmarès à faire pâlir, un engagement associatif fidèle et durable…  On ne présente plus Vincent Clerc, mais alors qu’il a raccroché ses crampons, notre jeune retraité du rugby notre offre un regard sur sa longue carrière et sur sa vision de ce sport qui appartient désormais à une nouvelle génération. Une histoire de transmission, tout simplement.

Rencontre…

Provale : L’année de ton premier contrat professionnel avec le Stade Toulousain en 2002, as-tu senti un véritable changement avec tes années grenobloises ?

« Oui et non. J’ai vraiment trouvé que c’était une sorte de continuité. D’une part, parce que mes 3 ans en centre de formation étaient une démarche pour accéder au haut-niveau et, d’autre part, parce qu’en en jouant en Pro D2 avec Grenoble, les discussions commençaient à s’orienter vers le professionnalisme. J’avais parallèlement encore la priorité à donner à mes études.

Et en signant mon premier contrat pro, c’est effectivement devenu plus concret, mais il y avait quelque chose de très progressif. J’ai senti les choses arriver petit à petit, même si tout s’est effectivement passé sur moins d’un an. En tout cas, les choses se sont faites naturellement, j’ai pu poursuivre mes études et, de ce fait, le climat était forcément rassurant ».

« En sortant du centre de formation, je courais après le haut-niveau, pas après un contrat pro. »

Provale : Les dirigeants du Stade Toulousain ont-ils eu un rôle influant dans cette prise de conscience ?

« Oui ! Ils ont joué un rôle très rassurant et protecteur, et notamment vis-à-vis de mes parents. En sortant du centre de formation, je courais après le haut-niveau, pas après un contrat pro, qui finalement n’était pas une fin en soi. Je voulais jouer au rugby avant tout. Mes parents avaient conscience de la précarité du statut de joueur de haut-niveau et le Stade a su trouver les mots en appuyant sur l’importance des études, sans négliger pour autant la réalité du professionnalisme. J’avais besoin de cet équilibre et de cette sécurité familiale.

Et c’est grâce à ça que j’ai pu focaliser toute ma carrière sur le sportif parce qu’en amont j’avais validé mes études. Ça m’a permis d’avoir une certaine liberté, notamment de faire un an de plus après ma blessure au talon d’Achille. J’avais une certaine sérénité de vivre d’autres choses à côté, pas forcément en lien direct avec le rugby. Bien sûr, il y a eu des hauts et des bas, parfois on relâche un peu, mais tout cela m’a apporté une richesse et un équilibre dans ma vie rugbystique et m’a beaucoup aidé ».

Provale : Est-ce que l’exigence du haut-niveau t’a fait découvrir des choses que tu ignorais de toi ?

« Le haut-niveau a confirmé certaines choses. Jeune, j’avais un tempérament assez combatif, assez têtu, avec beaucoup d’abnégation. J’ai retrouvé toutes ces sensations en équipe pro et ça m’a beaucoup servi. Le haut-niveau nécessite beaucoup de travail, c’est une certitude. Ça implique sûrement aussi un peu de talent, beaucoup de chance, beaucoup d’opportunisme, mais aussi beaucoup de caractère. Et je crois que ce caractère, je l’ai acquis bien avant, pendant ma jeunesse, mon adolescence, et c’est ça qui m’a permis de réussir et certainement de faire la différence. Dans le haut-niveau, tout le monde travaille beaucoup, a forcément un peu de talent. Après, il faut faire les bons choix, prendre les opportunités quand elles se présentent. Mais surtout, il faut croire en soi, s’écouter, se faire confiance ».

Provale : Quel a été ton plus gros challenge durant ces 16 années de carrière ?

« Je crois que c’est peut-être le dernier…

Ce à quoi j’ai dû faire face avant, c’était les blessures. Mais les blessures font partie de la carrière. Avec le nombre de matchs qu’on joue, il est quasiment impossible de passer au travers. Ça permet de se remettre en question, de travailler encore plus, mais on sait qu’on a du temps devant soi pour revenir.

En faisant le choix d’une année supplémentaire à Toulon, je me suis demandé si j’étais capable de revenir de cette blessure et si ça n’allait pas être l’année de trop. Ce challenge a été le plus angoissant parce que, au-delà des enjeux, j’impliquais ma famille dans ce choix. J’avais aussi l’impression de décevoir un club qui m’avait recruté, et donc d’autant plus envie de relever ce challenge.

Donc oui, le plus gros challenge, parce qu’il n’y avait aucune certitude d’y arriver. Beaucoup de gens n’y croyaient pas et ont essayé de m’en dissuader. Avec le recul, je suis content de l’avoir fait, et cela m’a permis de vivre de très belles choses pour la dernière saison. Mais ce fut dur… »

« Malgré le nombre important de joueurs étrangers, une génération de jeunes joueurs est en train d’éclore. »

Provale : Penses-tu que le rugby d’aujourd’hui est différent de celui que tu as connu lorsque tu étais jeune joueur professionnel ? Y a-t-il un delta ? Quelle est ta vision ?

« Oui, je pense que sportivement le rugby a évolué. Cela fait 4-5 ans qu’on a un niveau supérieur en termes de préparation, d’impacts physique, de jeu.

Ce qui a également changé, c’est qu’il y a peut-être un peu moins d’opportunités pour les joueurs français. Et encore, je trouve que cette saison il y a eu pas mal de jeunes qui ont eu du temps de jeu, et j’ai trouvé ça plutôt rassurant. Maintenant, il est vrai que les jeunes joueurs aujourd’hui sont dans une démarche professionnelle beaucoup plus précoce que nous, et je pense qu’ils ne doivent pas perdre de vue que ce n’est pas une fin en soi. Ils ont cet objectif depuis tout jeunes et le voient pour la plupart comme un aboutissement, alors que ce n’est que le début de leur carrière en réalité…

La Pro D2 joue aussi un rôle très important pour les jeunes joueurs (comme cela a été mon cas à Grenoble). Elle permet à des joueurs d’être prêtés dans cette division en Pro D2 pour prendre du temps de jeu et évoluer ensuite en Top 14. C’est une vraie compétition de haut-niveau, et je pense que dans ces conditions on va vers quelque chose de rassurant pour le rugby français. Malgré le nombre important de joueurs étrangers, une génération de jeunes joueurs est train d’éclore.

C’est vrai qu’il y a moins de duels franco-français à certains postes, et que cela dessert un peu l’équipe de France, mais on prend le bon chemin pour que cela se rééquilibre me semble-t-il. Là où il est temps de se poser les vraies questions et de trouver des solutions, c’est sur le nombre de matchs. On joue beaucoup trop… Alors on écrit des conventions pour protéger les joueurs, qui du coup sont moins disponibles pour leurs clubs. Il va falloir trouver un équilibre là aussi ».

Provale : Aurais-tu un conseil à donner aux jeunes joueurs d’aujourd’hui ?

« Non, je n’ai pas de conseil à leur donner parce que je trouve qu’ils sont déjà très mûrs. Je voudrais juste les sensibiliser à l’importance de la transmission. Ça forge forcément d’écouter, de s’enrichir des expériences des autres, de s’inspirer, de laisser parler le feeling avec les anciens. Et puis aussi de savoir rester patient malgré l’envie pressante de jouer, de prendre le temps de trouver un club qui leur ressemble, de s’inscrire un peu dans la durée, pour grandir et mûrir. Ça peut sembler idéaliste, mais s’ils ont le choix de pouvoir s’inscrire dans un projet stable et durable, au moins sur le moyen terme, je pense que c’est une bonne chose d’y répondre plutôt que de courir absolument après du temps de jeu.

Enfin, qu’ils se fassent confiance, qu’ils s’écoutent eux-mêmes. Parce que se remettre en question est capital, mais cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas pour autant avoir confiance en soi ni prendre d’initiatives personnelles. C’est justement très complémentaire, et on compte sur eux pour amener au rugby des choses nouvelles, leur fougue, leur talent, leur personnalité et leur expérience aussi ».

« Se remettre en question est capital, mais cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas pour autant avoir confiance en soi ni prendre d’initiatives personnelles. »

Provale : Changerais-tu quelque chose sur ces années de rugby ?

« (…) Je changerais la fin à Toulouse…

Elle m’a déçu. J’aurais aimé que ça se passe différemment, moins violemment. Même si ça m’a permis d’apprendre des choses. Heureusement, c’est une histoire d’hommes, et ça n’a rien à voir avec le club. J’étais sans doute trop idéaliste, voire naïf, sur certaines choses. Ça a été une période très compliquée, d’autant plus que ça n’a pas engagé que moi personnellement. Et c’est ça que j’aurais aimé éviter, éviter des soucis à mes proches. Après, l’expérience toulonnaise a été extraordinaire, j’ai rencontré beaucoup de personnes, une nouvelle région. C’était très enrichissant ».

Provale : Difficile de ne pas conclure sur ton record d’essais en championnat. Un beau cadeau…

« Oui… C’est un beau symbole. C’est marrant parce que je n’ai jamais trop réfléchi comme ça, et les joueurs dans l’équipe avaient à cœur que je dépasse les 100 essais. C’était une volonté des joueurs français, mais aussi des joueurs étrangers du groupe, parce qu’on avait créé des choses tous ensemble durant ces deux saisons. Et le fait qu’Hugo (NDLR : Bonneval) me donne le ballon dans l’en-but, sans que je lui demande, ça a été un très beau symbole, et un très beau cadeau aussi. Ça représente bien le rugby, et tout ce que j’aime dans le rugby ».

Provale : Hugo Bonneval étant le fils d’Erik, on est encore une fois dans la transmission…

« Absolument. J’ai été très touché par ce geste, et je pense qu’Erik, qui est un ami, a été très touché aussi. C’est forcément encore plus chouette que ça se soit passé comme ça »…

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