Jean-Marc Lhermet

Sep 9, 2018 | Temoignages

« L’arrivée du professionnalisme faisait peur.
Tout le monde était à la fois excité et se demandait à quelle sauce il allait être mangé. »

Vous l’ignoriez peut-être, mais Jean-Marc Lhermet, ancien capitaine emblématique de l’AS Montferrand (1987-1999) comptant 3 sélections en équipe de France, est à l’origine de la naissance du Syndicat National des Joueurs de Rugby (SNJR) – qui changera de dénomination en 2008 pour devenir Provale.

Provale : Pourquoi et comment devient-on le premier président du SNJR ?

Jean-Marc Lhermet : En 1996, quand le rugby a eu l’opportunité de devenir professionnel, la Commission Nationale du Rugby d’Elite (CNRE) – l’ancêtre de la Ligue Nationale de Rugby – a été créée. Elle avait pour objectif de mettre en place le rugby professionnel en France. Dans ses réflexions, cette commission a souhaité y intégrer une représentation des joueurs et m’a proposé de tenir ce rôle, que j’ai accepté. Mais au fil des discussions, j’ai réalisé qu’il me manquait un cadre sur lequel m’appuyer pour représenter cette voix des joueurs, et la nécessité de monter une véritable structure s’est progressivement imposée pour mener à bien ces réflexions.

C’est à partir de là que je me suis rapproché de quelques joueurs (Emile Ntamack, Rémi Trémoulet, …) qui m’ont aidé dans la structuration d’un syndicat.

On a fait ensuite une sorte d’assemblée générale avec des joueurs représentants de clubs, ce qui a permis d’organiser la gouvernance avec un président, un bureau et de joueurs représentants dans les clubs. Ceux-ci avaient pour rôle d’être des facilitateurs dans la transmission des infos mais aussi dans l’organisation des réunions, parce qu’il a semblé évident dès le départ qu’il fallait se rendre régulièrement dans les clubs pour présenter le syndicat, mais aussi avoir des remontées du terrain.

Dans la mesure où j’étais encore joueur à l’époque, ce n’était pas forcément simple en termes de disponibilités, mais malgré ça on a quand même réussi à créer notre premier syndicat qui portait véritablement la voix des joueurs

Provale : Alors que la création du syndicat prenait tout son sens, as-tu rapidement mesuré l’ampleur des chantiers qui se profilaient ?

J.M.L. : Oui, parce qu’on s’est vite aperçu que dans cette évolution du rugby vers le professionnalisme il y a certes l’intérêt général du rugby, mais il y a aussi les intérêts particuliers des différentes corporations, que ce soit les entraîneurs, les présidents de clubs, les joueurs… Forcément, tout cela fait l’objet d’une négociation entre toutes les parties dans le but de créer une convention collective. Des rapports de force dans les discussions de se installés. Nous avions donc besoin d’avoir un maximum d’adhésions, et le plus rapidement possible afin d’avoir une représentation forte dans ces négociations.

On a même quelques fois été obligé de faire entendre nos voix par des projets de grève ou encore de réelles opérations tee-shirt pendant les matchs pour montrer que le syndicat n’était pas juste un président en réunion mais toute une force de joueurs derrière prêts à se battre pour défendre leurs intérêts.

Provale : Si tu avais à retenir un fait marquant durant ton mandat…

J.M.L. : Je me souviens d’une opération coupe de poing où on voulait afficher notre revendication, en l’occurrence notre désaccord. J’en ai malheureusement oublié la raison, mais ce qui était marquant au final, c’est l’ampleur et la forme que ce mouvement a pris.

On avait demandé à tous les joueurs de porter à l’échauffement un tee-shirt blanc sur lequel était inscrit « Non ». Ce jour-là, pour moi, c’était la première épreuve qui allait montrer la force du syndicat et qui allait montrer s’il était vraiment représentatif. La façon dont cette action allait être suivie était pour moi un indicateur important de ce qu’allait devenir ce syndicat à l’avenir et de la force qu’il pourrait avoir. Il se trouve que cette opération a très bien marché, que la plupart des joueurs dans les clubs avaient porté le tee-shirt.

Ce week-end a été un tournant dans l’histoire du syndicat parce que, au-delà de la revendication en elle-même, c’était surtout afficher et avoir un élément concret de ce que représentait le syndicat au niveau des joueurs. Visiblement, dans le rugby français, jusqu’aux supporters, on voyait qu’il y avait une véritable organisation qui pesait dans le débat, à savoir le syndicat des joueurs.

Provale : Quels étaient les premières choses qu’il te semblait important de devoir border pour les joueurs, au-delà de représenter leurs voix dans les premiers débats autour de la construction du rugby professionnel ?

J.M.L. : C’était essentiellement tourné autour de la protection du joueur, donc de son statut, de son contrat, de la prévoyance, de toutes les assurances qu’il y avait derrière, de sa rémunération, de sa santé. Il y avait un réel besoin de formaliser, parce qu’on partait de rien et qu’il fallait assurer les bases de tout ce qui définit un métier et de la mise en place d’une structure professionnelle. C’était les principes fondamentaux autour d’un contrat de travail et de tout ce que ça implique.

Provale : Avez-vous réussi à mettre en place rapidement le système d’adhésion au syndicat pour les joueurs ?

J.M.L. : Oui. Ça a plutôt bien marché, même assez vite. L’arrivée du professionnalisme faisait assez peur. Tout le monde était à la fois excité et se demandait parallèlement à quelle sauce il allait être mangé. Les joueurs étaient rassurés par le fait qu’il y ait cette forme de structuration collective, et nous avons senti qu’il y avait une volonté d’aider le syndicat à se mettre en œuvre et de peser dans la mise en place de la structure et de sa représentativité, par le biais des adhésions justement.

Provale : Quelles étaient tes relations avec les institutions ?

J.M.L. : Elles étaient plutôt bonnes parce qu’il y avait un côté convivial et affectif très présent. Tout le monde se connaissait, on était du même milieu, on avait connu le rugby amateur, on avait joué ensemble. Je pense notamment à Serge Blanco, alors président de la ligue, avec qui j’avais joué avec lui. Ça a forcément facilité les échanges, on se parlait franchement, il n’y avait pas trop d’arrière-pensées.

Mais on s’est aperçu au fil du temps qu’il y avait des intérêts parfois divergents, et qu’il fallait parfois se battre pour afficher nos positions et qu’elles soient retenues. Des tensions sont apparues, mais il n’y avait rien d’illogique à cela.

Provale : Quel est ton meilleur souvenir durant ce mandat ?

J.M.L. : C’est difficile de sortir un événement ou un élément. Pour moi, ce qui est sûr, c’est que ça a été une formidable aventure. C’était incroyable de participer de l’intérieur à cette mise en place. On a été à l’origine de la machine, du barnum qu’est aujourd’hui le rugby professionnel, avec ses points négatifs, mais aussi, et on a tendance à oublier, tous ses points positifs.

Ces premières réunions avec la CNRE, ces premiers contacts avec les joueurs, c’était très excitant, très passionnant. 

Plus qu’un souvenir, c’est toute cette genèse, ce frémissement autour du rugby que je retiens.

Provale : Le rugby est devenu un sport pleinement professionnel au fil de ces dernières années. Quels seront selon toi les prochaines évolutions, les prochains challenges à relever pour Provale sur les années à venir ?

J.M.L. : Je pense que le challenge à relever pour le syndicat va tourner autour de la protection du joueur, mais là je parle d’une protection par rapport à l’intégrité physique. C’est un chantier important du rugby français en général et des joueurs en particulier.

Et puis aussi, on s’aperçoit désormais qu’il y a une organisation à repenser. On est peut-être au bout d’un modèle. On est témoins des tiraillements actuels entre la FFR et la LNR, en interne de la LNR entre les présidents, avec de plus en plus d’intervenants dont on a l’impression qu’ils n’ont pas la même vision. Tout ceci est problématique au sens qu’on veut donner au rugby. Selon moi, Provale, en tant que représentant des acteurs majeurs de la discipline, doit avoir un rôle capital dans la réflexion d’un rugby professionnel renouvelé. C’est pouvoir peser et amener un avis convergent des joueurs, même si cela reste compliqué car aujourd’hui les profils de joueurs sont multiples. C’est donc essayer, malgré ce contexte, de rassembler un avis commun dans l’intérêt général du rugby.

Provale : Penses-tu que les hommes ont changé ? Que les valeurs du rugby ne sont plus les mêmes aujourd’hui ?

J.M.L. : Notre sport développe des valeurs et des vertus morales autour de la dimension du collectif, parce qu’on ne peut réussir dans ce sport que si on est imprégné d’une dimension collective. C’est un sport de combat, donc naturellement il promeut des valeurs de solidarité, d’entraide, d’engagement.

La problématique qu’on a à régler aujourd’hui, c’est qu’avant ces valeurs se construisaient naturellement au fil du temps au travers de l’évolution du joueur, avec souvent les mêmes copains depuis l’école de rugby. Les liens entre les hommes se construisaient naturellement parce que ce sport voulait ça.

Aujourd’hui, le professionnalisme a amené tout un tas de facteurs déstabilisants, perturbants, destructeurs de ces liens : la diversité au sein des effectifs (où les cultures, les philosophies, les attentes sont souvent différentes), l’argent, le pouvoir, une médiatisation incroyable. Sans oublier que nous évoluons aujourd’hui dans une société en crise où la notion d’individualisme est exacerbée.

Face à ça, si on ne met pas en place au quotidien des choses pour recréer les liens, même si les hommes sont les mêmes, le rugby va se rapprocher d’autres disciplines qui n’ont pas une image très positive.

Mais je suis persuadée qu’on peut arriver, à condition de le vouloir. Et cela ne concerne pas que le syndicat, mais tous les acteurs de ce sport. Il faut recréer une culture rugby, sous une forme renouvelée.

Provale : Si tu devais te qualifier en tant que président ?

J.M.L. : Je dirais que j’ai été un président bâtisseur.

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