Le film Mercenaire

Oct 10, 2016 | Actualités, Interview

Interview de Laurent Pakihivatau

Qui ne connaît pas Laurent Pakihivatau ? Pilier emblématique du rugby français qui a notamment porté les couleurs de Brive, Lyon et Bourg-en-Bresse, le Wallisien a mis un terme à sa carrière professionnelle en 2011. Reconverti dans une base de canoë-kayak dans l’Ain avec son épouse, « Paki » comme le surnomment tous ses amis, est à l’affiche à partir du 5 octobre du merveilleux film de Sacha Wolff intitulé Mercenaire .

Ce bijou cinématographique nous conte l’histoire de Soane, un jeune wallisien, qui brave l’autorité paternelle pour partir jouer au rugby en métropole. À son arrivée à l’autre bout du monde, ce jeune pilier apprend à devenir un homme, arraché à sa terre et aux siens. Il essaie de trouver sa place en métropole, lui, le Néo-Calédonien, que tout le monde prend pour un étranger.

Laurent Pakihivatau, qui interprète le rôle d’un agent à la morale écornée, nous a fait l’amabilité de se livrer sur cette expérience et sur l’histoire de ce jeune qui ressemble étrangement à la sienne.

Rencontre…

Mathilde Lacrouts : Comment as-tu rencontré Sacha Wolff ? Comment as-tu réagi lorsque celui-ci t’a proposé de jouer dans son premier long-métrage ?

Laurent Pakihivatau : Lors de notre première rencontre, j’étais encore joueur à Lyon. C’est Antoine Nicoud, qui est un ami commun, qui nous a présentés. Sacha m’a parlé de son projet qui, au départ, était davantage tourné vers les Tongiens, Fidjiens et Samoans que vers les Wallisiens. Puis, je lui ai parlé de mon histoire, des îles françaises. Et le scénario a évolué. Sacha est venu à plusieurs reprises dans mon île. Il a fait du repérage. Je l’ai présenté à ma famille et à mes amis. Ensuite, le casting a pu être lancé.

Mathilde Lacrouts : Dans le film, tu interprètes le rôle d’un agent dont la morale est très douteuse. Tenir ce rôle n’a-t-il pas été trop compliqué ?

Laurent Pakihivatau : Si, bien sûr, ce n’est pas du tout dans mon tempérament d’être méchant. Ce n’est pas une image que je veux montrer à mes enfants. Ils ont d’ailleurs été choqués en me voyant comme ça dans le film. On ne s’en rend peut-être pas compte en regardant le film mais jouer ce rôle a été très difficile. Ca m’a demandé beaucoup de travail. C’était très éprouvant physiquement et moralement. C’est un peu comme le rugby. Cela demande beaucoup de rigueur et de force.

Mathilde Lacrouts : Dans le film, le personnage principal, Soane, campe le rôle d’un jeune rugbyman wallisien qui brave l’autorité paternelle pour venir jouer en France. Ce personnage t’a-t-il ému ?

Laurent Pakihivatau : Le rôle de Soane ressemble à l’histoire vécue par beaucoup de joueurs expatriés. Le déracinement, à quelque chose près, c’est mon histoire. J’ai été énormément touché par ce personnage et cela a été très difficile de contenir mes émotions. Je ne suis pas du genre sensible, mais je n’ai jamais connu autant d’émotions en regardant un film.

Mathilde Lacrouts : Qu’y a-t-il de ressemblant entre ton histoire et celle de Soane ?

Laurent Pakihivatau : Comme Soane, je suis arrivé en France à 19 ans. J’ai atterri à l’INSEP à Paris. Je faisais de l’athlétisme. Mon père était contre le fait que je fasse du rugby. Il voulait que je sois boxeur. Selon lui, le rugby était trop rude. Quand j’ai décidé de jouer à ce sport, je suis allé à l’encontre de sa volonté. Si je l’avais avoué plus tôt, je pense que j’aurais pris une belle raclée. Enfin, l’histoire du père à la fin du film est similaire à la mienne…

Mathilde Lacrouts : Cette histoire reflète malheureusement beaucoup de sentiments que peuvent ressentir de nombreux Wallisiens à leur arrivée en Métropole.  Qu’en penses-tu ?

Laurent Pakihivatau : C’est le cas, oui. Mais ce film a au moins l’avantage de  nous mettre en lumière. Les Wallisiens sont souvent des personnes complètement déracinées et introverties pour qui il est difficile de s’intégrer. Je pense que les Métropolitains y sont aussi pour quelque chose. Ils devraient davantage communiquer envers nous. Quand on découvre la métropole, c’est vraiment un choc culturel. Les gens sont beaucoup plus stressés, plus distants. Beaucoup n’osent pas venir vers nous. Peut-être à cause de nos gabarits hors-normes ou de la couleur de notre peau. Il ne faut pas s’arrêter à tout ça. Il faut aller au-delà du physique. Beaucoup de monde aussi nous parle en anglais. C’est blessant. Nous, à l’école, on étudie l’histoire de Marie-Antoinette ou des guerres mondiales, comme les Métropolitains. Et on nous prend pour des Anglais… Mais non, nous sommes des Français, des Français des îles. C’est tout !

Je remercie Sacha Wolff pour ce film qui, j’en suis sûr, va faire évoluer les mentalités. Les îliens de France sont très fiers !

Mathilde Lacrouts : Et si c’était à refaire ?

Laurent Pakihivatau : C’était une expérience très enrichissante. Si l’occasion se présente à nouveau, je l’accepterai les deux pieds en avant (rires).

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